Lettre de Louis Althusser à Regis Debray (Le 1er mars 1967)
Lettre de Louis Althusser à props de Révolution dans la Révolution?
Le 1er mars 1967
Bien chers Régis,
J’ai pu lire ta brochure : Révolution en la Révolution? Avec l’intérêt que tu devines. Je pense qu’elle contient l’essentiel des thèses auxquelles tu faisais allusion lorsque nous nous sommes vus en octobre à Paris. C’est un texte remarquablement clair, vient et passionnant-passionné. Ce ne sont pas là seulement des qualités de forme, mais aussi, si je t’entends bien, des qualités politiques. Je ne sais pas quels sont les textes publics qui traitent à Cuba ou en Amérique latine des questions que tu soulèves, mais je doute qu’ils aient les mêmes qualités, et, de ce fait, la même efficacité et la même portée politique.
Pourtant, cette lecture ne m’a pas lassé entièrement satisfait. Je te dis tout de suite qu’il se peut fort fort bien que ce sentiment soit dû à une double circonstance : 1) mon ignorance des conditions politiques existant en Amérique latine ( Je ne les perçois qu’à travers yes anciens articles d’une part et les quelques articles qu’on peut lire en France — le Monde, les Temps modernes — et les discours de Fidel qui en traitent ) ; 2) les allusions que contient sans doute ton texte à telle situation bien connues de tes lectures, mais qui restent pour moi quasi lettre morte ( en plusieurs passages de ton livre, tu sembles ainsi faire allusion à des événements ou des réalités que je n’ai pu, et pour cause, percer à jour ). Ajouté à cette double circonstance tout ce qui peut résulter de mes propres “réflexes” ( je reprends ton mot ), de ne pas être dans le bain, d’être donc à extérieur, à la fois protégé et aveuglé par cet “extérieur”.
Sous ces réserves, je voudrais faire sur ton texte les quelques remarques que voici :
Je les grouperai sous la remerque générale suivante : il se peut que te thèses soient justes, mais ton texte n’en donne pas vraiment la démonstration positive, il se contente en général d’en donner ce qu’on peut apeller une démonstration négative.
Je m’explique : tu procèdes par éliminations successives de lignes politiques fausses, soit opportunistes soit spontanéistes ( autodéfence armée, insurrection syndicale trotskiste, propagande armée, etc.). Dans ces cas, on peut dire que ta démonstration est convaincante : tu fais intervenir des arguments et des faits à la fois incontestables et en ordre assez convergent pour donner à ton discours la force de l’évidence acquise par le raisonnement. J’ai appris beaucoup de choses en lisant ces chapitres très clairs et très bien argumentés. C’est pour cela que je dis que tes démonstrations négatives sont bonnes.
Le résultat de cette procédure est ainsi de dégager un espace théoriqu et politique. Quand on a écarté telle et telle ligne, il ne reste plus dans le domaine qu’on examine qu’un certain nombre d’autres lignes ( dans ton cas, la vietnamienne et la chinnoise ), après quoi, si on les écarte elles aussi, il ne reste plus qu’un espace libre, qu’on pourra alors remplir par une nouvelle thése.
Mais n’allons pas trop vite. Un des moments les plus intéressants de ton livre est celui où tu examens les thèses viet-namienne et chinoise. Les plus intéressants, parce que tu t’y livres à un examen des conditions historiques comparées des pays en question. C’est la nature même des thèses que tu examines pour les critiquer qui te force à cet examen historique des conditions propres aux pays considérés. Auparavant, tu n’avais pour ainsi dire pas eu besoin d’un tel recours historique. Il te suffisait de critiquer les thèses et positions précédentes par leurs propres contradictions internes, les contradictions de leur système de propositions, pour les réfuter : ainsi l’ « autodéfence armée » — telle que tu la définis — c’est proprement son concept qui la réfute ( immobilisme, impliquant compromis tacite avec l’ennemi de classe, ou au contraire une vulnérabilité extrême) ; ainsi l’insurrectionnalisme permanent du trotskisme, c’est aussi son concept qui signe sa condamnation ( le fait de considérer tout paysan et tout ouvrier comme socialistes par essence, le fait de croire qu’il suffira d’une grève générale insurrectionnelle pour prendre le pouvoir, bref le placage de l’ouvriérisme sur n’importe quoi —et en définitive l’anhistorisme fondamental du trotskisme, sa chute perpétuelle dans la « metaphysique », etc.). La même chose vaut pour une certaine conception mystique des relations entre le Parti et la guérilla ( où le Parti et sa direction restent en ville et dirigent la guérilla de lois, etc.). Or, dans le cas du VietNam et de la Chine, nous allons affaire à des succès historiques, donc à des réalités qui, loin d’être condamnées par leur concept, sont soutenus par lui, et qu’on ne peut donc écarter par une simple analyse des contradictions de leur concept, comme précédemment ( en particulier on ne peut dire que la Direction de la lutte a pour lieu de résidence la « ville » et tous ses risques…). Ce n’est donc pas à cause de leur concept que tu les écartes, mais à cause des réalités historiques auxquelles répondait adéquatement ce concept. Le nerf de ton argumentation devient alors : à d’autres, à de tout autres réalités historiques, il faut évidemment d’autres concepts, d’autres thèses politiques. Ce pourquoi tu es forcé de t’engager dans une brève mais importante analyse comparée des conditions historiques respectives. Quand je dis que tu es « forcé » de t’engager dans cette analyse d’histoire comparée, je ne veux pas dire que tu le fasses à contre cœur. Je veux dire que ton objet t’oblige à suivre cette voie, qui me paraît la seule voie féconde, parce que c’est alors un objet historique sérieux et vrai.
Mais laissons là ce point, que nous allons rétrouver.
Voici très précisément le lieu de mes réserves, ou en tout cas de mes questions.
Une fois l’espace déblayé par ces critiques successives ( compris les toutes dernières que je viens de mentionner), tu dis : il n’y a qu’une voie, celle de la guérilla, c’est elle qui doit tenir le rôle principal, c’est elle le chaînon principal, c’est sur elle qu’il faut mettre l’accent, c’est elle le parti politique « in nuce », etc. Autrement dit, tu remplis l’espace que tu viens de déblayer par une thèse positive qui va l’occuper. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont tu présentes alors cette thèse, dont tu la démontres. C’est là qu’intervient cette que je disais précédemment : le manque d’une démonstration positive.
Bien entendu, tu ne te contentes pas de prononcer le nom de la guérilla, tu en parles abondamment. Pourtant, tu en parles d’une façon très particulière ( dont je vais te dire un mot ) qui, en fin de compte, n’éblanle pas le sentiment du lecteur que la validité de la quérilla est moins prouvée par elle-même que par la défaillance des autres formes de lutte passées auparavant en revue, qu’elle se soutient moins par ses qualités positives que par le constat du négatif des autres formes de lutte. Je t’assure, cher Régis, qu’à te lire ( et je t’ai lu aussi attentivement que ma « connaissance » de l’espagnol me le permettrait, c’est-à-dire d’autant plus attentivement…) que ta « solution » intervient dans ton texte, je dis bien : dans ton texte, un peu comme un « dues ex machina », comme une solution tout faite et toute trouvée qu’il suffit d’appliquer pour que les problèmes les plus graves soient d’emblée, et au moins dans le principe, donc à échéance, réglés. Paradoxalement, le rapport de cette solution aux conditions historiques propres à l’Amérique latine passe par l’impossibilité des autres solutions… Bien entendu, la validité historique de cette solution ne fait pas de doute pour Cuba, puisque la voie cubaine a passé par la guérilla décrite. Bien entendu, on sent que derrière tes affirmations sur le rôle de la guérilla se tient l’expérience révolutionnaire de Cuba, et son succès. Mais ce sentiment ne fait que renforcer l’impression que je décrivai il y a un instant : la « solution » que tu proposes tient toute sa force non pas d’une démonstration positive de ses qualités, mais de l’échec des autres ( donc de la démonstration de leur caractère négatif ), et elle est proprement soutenue dans l’existence ( théorique ) par le poids et le prestige de la Révolution cubaine qui, malheureusement pour nous, reste toujours dans l’ombre, à l’arrière-plan, comme témoin prestigieux qui pourra parler, mais qui ( sauf en quelques circonstances : citation de Fidel et du « Che », l’exemple de la grande grève, tel ou telle autre exemple) se tait, en tout cas se tait sur les conditions historiques de son succès. Là encore, ce silence est peut-être un silence pour moi, ignorant que je suis de l’histoire réelle de la Révolution cubaine. Ce silence est peut-être plein d’allusions et de leçons pour tes lecteurs cubains ou américo-latins — mais j’en doute un peu quand même à lire la préface de Rétamar et tes déclaration de Granma qui insistent sur le fait que la Révolution cubaine n’a pas été vraiment étudiée et comprise. Il résulte de tout cet ensemble de circonstances que la « solution » que tu nous présentes reste « en l’air », faute d’une démonstration positive, je veux dire : faute non seulement d’une démonstration conceptuelle ( de la non-contradiction de son concept) mais aussi d’démonstration appuyée sur une analyse historique en profondeur.
Je voudrais te faire sentir cette lacune de deux façons.
D’abord, pour y venir, le mode sur lequel tu parles de la guérilla et la justifies ne manque pas de me surprendre. Il y a manifestement, pour toi, un concept de la guérilla, j’oserais même dire un concept « pur », qui présente cette particularité d’être « autosuffisant », entendons par là : 1) de contenir en soi le principe de toutes ses déterminations et 2) de résoudre par soi ses propres contradictions. Ce concept « pur » ne se soutient, comme toute « pureté » que d’être opposé à un « contre-concept » qui porte sur lui toutes les impuretés. Le concept « pur », c’est celui de la lutte « dans la montagne » ; le concept « impur », c’est celui de la vie « dans les villes » et de ses effets politiques classiques ( parti politique urbain, centralisme démocratique, congrès, délibérations, tendances, conflits, constitution laborieuse de divers Fronts unis, délégations et proclamations à l’étrangers, etc.). Quelle que soit l’émotion qu’on puisse éprouver devant l’abnégation et les terribles dangers de l’existence des guérilleros dans les montagnes, la fraternité de leurs combats, leurs souffrances et leurs sacrifices, je ne pense pas, cher Régis, qu’on puisse transposer tout cella directement, comme tu le fais, en autant l’attributs politiques. Ce n’est pas la pure et simple vertu de la lutte en commun pour « survivre » à chaque instant du jour et de la nuit qui donne à la fraternité du combat des guérilleros un sens politique. Qu’ils le « vivent » ainsi, c’est évident et nécessaire ; ce qu’ils vivent vient d’ailleurs que de leur simple réunion dans lieux précaires où tout est à conquérir heure par heure, sinon minute par minute, cela vient au moins des raisons historiques objectives qui les ont réunis dans cette existence. Ce que tu dis alors, dans ce contexte, du rôle déterminent du « physique » ( la « biologique »), des « nouveaux réflexes », des nouvelles « dispositions d’esprit », ce que tu dis aussi de ce spectacle émouvant de l’amalgame que produit la fraternité des combats, de ces Indiens qui finissent par se mêler aux gens des villes qui ne parlent par leur langue, et surtout ce que tu dis de la « fusion » des classes ouvriers et paysannes sous l’effet du rapprochement dans une lutte militaire commune ; ce que tu fais ressortir comme tenant en somme à des conditions d’existence absolument différentes des conditions de la vie en ville ( où il suffit d’aller chez le boucher pour trouver de la viande toute découpée, chez le pharmacien pour trouver des médicaments…) — tout cela, tu le rapportes directement à un concept de la guérilla capable de rendre compte de tous ces effets, alors que ces effets eux-mêmes sont, à travers les conditions de vie dans la lutte des montagnes, les effets d’autres conditions plus générales, celles très précisémentqui ont permis la naissance de la guérilla, mais surtout sa survie, son développement et son succès éventuel, c’est-à-dire les conditions historiques d’un pays capable de se donner une guérilla et surtout de la soutenir jusqu’à la victoire. Je pourrais illustrer la même remarque de plusieurs façons. D’abord en tu disant que la fraternité des combattants dans les pires combats ( Barbusse en été un des premiers témoins dans la Grande Guerre ) ne suffit pas à produire d’elle-même des effets politiques ( et tu reconnais l’équivoque possible de ces effets dans le cas, que tu cites, de guérillas qu’on peut utiliser à des fins politiques sordides, ou de guérillas qui perdent le sens de leur combat dans certaines circonstances données : ce sont donc ces circonstances qui sont déterminantes, ce sont elles qu’il faudrait analyser pour découvrir la loi des variations, c’est-à-dire la loi du normal et du pathologique des guérillas). Mais je préfère employer un langage plus abstrait auquel tu seras aussi sensible. Je dirais que ton analyse du concept de la guérilla est une analyse abstrait, dans la mesure où tu analyses le concept de guérilla ( et ses effets) indépendamment des conditions historiques d’existence de la guérilla. Ne te récrie pas : je sais que ce reproche peut te paraître excessif. Mais pour le moment, je dirais que tu fais bien intervenir des conditions d’existence de la guérilla, malheureusement ces conditions d’existence sont les conditions de vie et de combat dans la montagne, ce ne sont pas des conditions historiques, ce sont des conditions avant tout naturelles. Dans l’analyse des conditions d’existence du concept de guérilla, tu as en quelque sorte tendance à faire un peu comme Feuerbach ( toutes proportions gardées) : c’est la nature qui y tient lieu d’histoire. Cela ne correspond certainement pas à tes intentions profondes, mais c’est ainsi qu’on ne peut éviter de te lire, et je dois dire que ce n’est pas sans une certaine ironie qu’on se souvient parfois, en te lisant, de ton excellente critique des trotskystes qui se mouvent dans la métaphysique en dehors de toute histoire. Ton analyse du concept de la guérilla, et celle de son contre-concept ( les conditions de la vie en ville, et ses effets politiques) restent pour le lecteur bel et bien en l’air, comme des essences suffisamment indépendantes de toutes les conditions maternelles de l’histoire réelle pour pouvoir donner lieu à des déductions théoriques et à des conséquences politiques.
Pourtant, les conditions historiques réelles ne sont pas totalement absentes de ton analyse. Il est clair que, même dans ton exposition du concept de guérilla, les réalités de l’histoire des guerres populaires que tu as analysées puis écartées comme « ne correspondant pas aux conditions de la lutte en Amérique latine », agissent sourdement sur tes arguments, te forçant à mettre en évidence ces conditions propres à l’Amérique latine. Cependant, là où nous touchons, et tu en seras d’accord, au point absolument décisif, ton argumentation n’est pas du tout à la hauteur des exigences de la question. Je ne prends qu’un exemple. À plusieurs reprises, tu dis que les expériences vietnamienne et chinoise sont intransposables en Amérique latine, car le révolutionnaire ne peut pas être dans « le people comme un poisson dans l’eau »… parce que la densité démographique est infime. Là encore, il me semble que c’est la nature ( la démographie cette fois) qui tient lieu d’histoire. Je ne dis pas que cet argument soit sans valeur, mais manifestement il ne peut être que l’indice de conditions historiques, il ne peut en tenir lieu. Nous savons depuis Marx que la démographie n’est pas à elle-même sa propre lumière. En revanche, ce que tu dis des conditions dans lesquelles les partis communistes respectifs se sont formés, et qui commandent aujourd’hui encore leurs formes d’existence et de lutte, et leurs défauts, voilà qui est plus convaincant, car autrement historique. Mais même dans ce cas, ton analyse est à peine esquissée, et en tout cas elle reste une analyse purement politique et, qui plus est, elle ne touche à la politique que par l’existence de ces partis ( alors que la politique dépasse de loin les partis politiques). On cherche en vain dans ton texte une analyse ou l’esquisse d’une analyse, ou l’indication de la nécessité absolue d’une analyse qui aille au fond des choses, c’est-à-dire qui touche à ce dont la politique n’est, comme le disait Lénine, que le « résumé », à savoir les conditions économiques. Tu mentionnes quelque part la nécessité d’analyser les combinaisons spécifiques des modes de production en présence en Amérique latine, mais tu ne vas malheureusement pas plus loin que cette mention, et c’est dommage, car c’est bien là le point absolument décisif. Seule une analyse de ces combinaisons spécifiques peut en effet permettre de connaître les raisons des formes traditionnelles propres qu’ont revêtues en Amérique latine les luttes de classes, en particulier ce phénomène classique des formes traditionnelles la mainmise de l’armée sur l’État, des « golpe », des coups d’État, sans parler bien entendu de l’histoire si particulière des parties ouvriers et de la lutte syndicale et étudiante. Il ne suffit pas de dire que les conditions sont différentes, et de mesurer par défaut cette différence en prenant pour terme de comparaison les conditions propres à tels et tels auteurs pays ( la Russie, le Viet-Nam, la Chine). Il faut dépasser ces comparaisons purement négatives, et entrer dans l’analyse positive des conditions spécifiques de l’Amérique latine. Il faut en particulier éviter à tout prix cette maladie idéologique de la tradition politique en Amérique latine, qui considère que tout est purement et simplement affaire de politique, cette maladie infantile de l’Amérique latine, qui est bien loin de l’avoir surmontée, et qui est le politicisme. Si je comprends bien ta critique du comportement « urbain » et « internarional » des partis politiques traditionnels, elle vise des effets de cette maladie infantile. Ces effets, tu les rapportes à une essence, à un contre-concept : les conditions de vie « urbaines » ( dans des cités artificiellement « gonflées » par l’existence d’une bourgeoisie compradore liée à l’économie impérialiste des USA). Il n’y a pas de « conditions de vie urbaines » en général : en revanche, il y a ces cités historiquement déterminées, et dont les conditions d’existence correspondent à des rapports de classe nationaux et internationaux. Tu n’as que quelques mots en passant sur ces conditions de classe, et tu es même presque tenté, si ma mémoire est exacte, de faire passer la frontière de classe entre la montagne et la ville. Il serait autrement fécond et précieux d’entreprendre une analyse marxiste des groupements urbains en Amérique latine et de voir quels effets leur structure de classe, sur la base de leur position économique très particulière, en découlent, à travers les « conditions d’existence » dans ces villes-là ( qui ne sont pas n’importe quelles villes, ni des villes en général ), sur les formes de lutte traditionnelles, syndicales, politiques, y compris sur la tradition des « coups d’État » avec le secours de l’armée, et sur les espoirs que certains partis, même communistes, ont pu mettre dans ces « coups d’État ». Il y a sur ce point très précis un réflexe politique très profond et très juste chez Fidel : il ne croyait pas au « coup d’État » militaire, et toute l’histoire des rapports de Armée rebelle avec les milliaires s’explique par cette vue politique extrêmement juste. Tu la mentionnes dans ton texte, mais tu présentes cette vue comme une sorte de conséquences de la nature du concept de guérilla. Je crois que l’instinct et l’intelligence politique de Fidel allaient beaucoup plus loin. Ce n’est pas en fonction de l’essence de la guérilla qu’il avait ce réflexe aigu, mais à cause de la nature historique déterminée des rapports que l’armée entretenait à Cuba avec le pouvoir politique, rapports inintelligibles en dehors d’une analyse de la situation de classe à Cuba, et spécialement dans les villes.
Et puisque j’en suis à Cuba et à Fedel, je suis à leur propre reprendre les mêmes remarques que précédemment. Retamar nous dit que tu es le premier à avoir eu accès à des sources et documents de première main sur l’histoire de la Révolution cubaine. On n’en trouve que quelques traces dans ton texte ( avant tout des extraits de lettres de Fidel), et ce que tu cites ne nous renseigne que sur les méthodes préconisées par Fidel pour la conduite de la guérilla ( à part une ou deux exceptions). Nous attendons tout autre chose, nous avons besoin de tout autre chose, justement pour comprendre ce que tu invoques à juste titre : le caractère exceptionnel, sans précédent des caractères et des conditions de la Révolution cubaine. C’est là que nous attendons que tu rectifies éventuellement les analyses, les premières analyses qui ont été proposées des conditions qui ont permis non seulement le déclenchement, mais aussi le développement et le succès de la rébellion et de la révolution conduites par Fidel, parmi lesquelles l’analyse d’Arnault que tu cites d’ailleurs, pour mentionner à la fois son intérêt et tes désaccords. Ce livre existe. Il est ce qu’il est. Tu ne peux pas te contenter d’un coup de chapeau, et de déclarer ton désaccord. Il faut entrer dans les détails, et nous convaincre. Il faut faire mieux. Une déclaration n’est pas une démonstration. Pour moi, et à travers même le peu de documents que tu donnes ( je retiens avant tout sous ce rapport l’attitude de Fidel vis à vis 1) de la grève générale et 2) des coups d’État militaires), je demeure convaincu qu’il y a matière à des découvertes d’importance, à condition de se livrer à des analyses sérieuses, minuitieuses, et rationnellement conduites, non seulement dans l’examen des conditions historiques spécifiques de Cuba et de sa Révolution, mais aussi dans la façon dont Fidel a conduit les opérations militaires et a dirigé l’action politique. J’en suis absolument sûr, simplement à partir de ces deux indices que tu nous fournis toi-même ( son attitude devant la grève générale et son attitude devant l’armée de métier). Je te prends au mot, sérieusement : oui, ou telle décision d’apparence purement militaire a un contenu et un sens politiques. Il faut découvrir ce sens et ce contenu sous l’apparence purement « technique » des décisions militaires. Mais cela n’est possible qu’en mettant au jour ce qui conférait à telle décision apparemment militaire un sens profondément politique : les conditions économico-politiques de la formation sociale cubaine d’alors.
C’est seulement sur la base de cette confrontation des conditions économico-politiques d’une part et des mesures militaires-politiques de l’autre ( y compris des formes d’organisation de la lutte armée et politique) qu’on pourra :
définir ce qui constitue la spécificité propre de l’expérience cubaine ;
définir en regard ce qui constitue la situation des pays d’Amérique latine en général et de tel ou telle pays en particulier ;
décider de la primauté de tell ou telle forme d’organisation et de lutte, et de la nécessité de la proposer, de l’imposer, et de l’étendre.
Je sais bien que les circonstances ne permettent pas toujours de faire ce travail à loisir et en paix. Il y a les exigences urgentes de la lutte. Mais il est parfois, tu le sais, politiquement urgent de prendre du recul, et de se livrer aux études dont tout dépend. Marx et Lénine nous en ont donné les premières l’exemple, et il se peut que le « Che » de son côté suive actuellement cet exemple. Ce temps pris sur la lutte peut en définitive faire gagner du temps à la lutte elle-même. Il ne fait aucun doute à mes yeux que tu es, à la fois par ta formation et ton information, et aussi par les qualités de ton esprit, bien placé pour aider à ce travail indispensable.
Encore une fois, je répète qu’il se peut que les thèses que tu défends dans ton livre soient justes. Je dis qu’en fonction même de la « voie courte » que tu as empruntée, elles ne sont pas démonstrées positivement. Reste à faire cette démonstration positive. Ne nous faisons pas d’illusions : cette démonstration positive n’est pas une affaire de rhétorique, il ne s’agit pas de montrer à l’endroit ce que tu as réfuté à l’envers. Il s’agit d’aller examiner sur pièces, et si j’ose dire « sur terrain », ces conditions historiques déterminées, absolument déterminantes, qui sont à peu près absentes de ton livre. Il s’agit donc aussi d’accepter le risque d’avoir à modifier, une fois ce travail fait, certaines conclusions, s’il y a lieu. Je crois que c’est le devoir de tous les intellectuels de la classe ouvrière et de la Révolution. Ils reçoivent du peuple en lutte une délégation de connaissance scientifique. Ils doivent s’en acquitter avec le plus grand soin, en suivant l’exemple de Marx qui considérait que rien n’était plus important, pour les luttes du mouvement ouvrier et ses combattants, que la connaissance la plus profonde et la plus rigoureuse, et qui y a sacrifié sa vie.
Louis Althusser.
in Regis Debray, La Critique des Armes 1, Édition du Seuil, 1974, Paris, p. 262-269.